Alain Joly : “On ne peut comprendre Jean-Sébastien Bach sans son univers religieux”

Alain Joly est un pasteur luthérien à Paris qui a longtemps été le responsable culturel de l’Église luthérienne. Il a organisé plus de 300 concerts ce qui au bout de vingt ans l’a familiarisé avec la musique de Jean-Sébastien Bach puisqu’il devait non seulement organiser les concerts, mais aussi les présenter et aider à une écoute spirituelle de la musique de Bach en accord avec les interprètes. Il a également écrit un livre, Prier quinze jours avec Jean-Sébastien Bach (Ed. Nouvelle Cité) et il en prépare un autre, un essai sur Jean Sébastien Bach « maître spirituel » pour un éditeur parisien. Accessoirement, il est aussi chargé de cours dans une faculté de théologie où il enseigne l’histoire et la pensée de Martin Luther.

Quel est le rapport de Bach avec la religion ?

Alain Joly : On ne peut comprendre Jean-Sébastien Bach sans son univers religieux, familial et social de l’Allemagne du 17e siècle : une Allemagne de la Thuringe et de la Saxe très marquée de la théologie du réformateur Matin Luther. Ce protestantisme a permis l’éclosion de la musique singulière, musique au service de la foi chrétienne et spécialement de la liturgie. Jean Sébastien Bach était un chrétien luthérien convaincu et même lorsqu’il composait de la musique dite profane ou en tout cas de divertissement pour la cour ou pour ses élèves, il ne peut pas être schizophrène. Jean Sébastien Bach est chrétien en toutes choses et j’ai tenté de montrer dans la conférence qui m’était confiée, que Jean Sébastien Bach est un interprète de l’Écriture sainte. Lecteur de la bible il a même annoté des exemplaires de la bible qu’il possédait. Il en est tout pétri intérieurement jusqu’à énoncer au-delà d’une esthétique musicale une forme de prédication, une forme de témoignage qui dit quelque chose de la foi profonde et singulière du Christ.

Le rapport à la mort est très sensible chez Jean Sébastien Bach, c’est la fin de l’espérance humaine s’il n’y a pas le Christ. Dans la musique de Bach qu’elle soit religieuse ou même profane, et peut être dans la musique instrumentale, il y a ce rapport à la vie par le Christ, cela vient de son rapport à l’Ecriture sainte et de toutes les personnes qui l’on pensé avant lui et qui l’a structuré intérieurement. Jean Sébastien Bach est un musicien chrétien et il me semble qu’on ne peut approcher en profondeur sa musique en s’affranchissant de cette dimension-là de sa personnalité.

Pouvez-vous nous parler de l’ambivalence entre la musique profane et la musique spirituelle chez Bach ?

Jean Sébastien Bach a été appelé à produire de la musique profane et il en avait envie, il y a une fameuse cantate du café qui est une histoire assez amusante, mais très légère qu’il met en musique comme une sorte de minuscule opéra pour amuser ses amis et sa famille. Là on ne peut pas dire qu’il y ai un témoignage explicite de foi chrétienne. Cependant cette musique est toujours du même personnage et quand il s’amuse il est aussi un chrétien qui s’amuse.

À la différence des luthériens qui en font grand usage dans leur liturgie, le calvinisme de cette époque fait seulement chanter des psaumes à l’église. Donc Jean Sébastien Bach eu a composer des concertos, des sonates et des suites pour instrument seul ou pour petite formation. Dans certaines pièces, peut-être pas dans la totalité, on peut discerner un sens caché qui était peut-être une satisfaction personnelle pour lui de transposer quelque chose de l’ordre de sa foi dans l’écriture musicale. On pourrait le démontrer avec par exemple les célèbres suites pour violoncelle, et spécialement le numéro 5 avec la fameuse “Sarabande” qui a été reprise par Ingmar Bergman dans son dernier film.

Évidemment il y a quelque chose de sacré de l’ordre d’une supériorité, d’une élévation de l’âme et pourtant c’est une musique qui n’a pas cette destination. Et pourtant il le cache, c’est-à-dire que ses auditeurs eux-mêmes n’ont pas forcément conscience qu’il énonce quelque chose de religieux. Sinon la musique profane de Bach correspond à son désir de couvrir par son écriture, par les compositions qu’il offre à ses contemporains et notamment à ses élèves, la totalité de ce que l’on peut produire avec tous les instruments de son époque. C’est une chose très singulière chez Jean Sébastien Bach qui l’a probablement écrit pour tous les instruments disponibles et en usage, y compris pour certains même qui étaient désuets de son temps.

Dans la musique instrumentale d’orgue par exemple, qui n’est pas toujours une musique d’église évidemment, Bach signale des énoncés de doctrine par exemple la Sainte Trinité avec toute une architecture trinitaire confiée à différentes voix ; le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Tout cela est presque caché finalement. En tout cas à l’audition il faut être extrêmement subtil et attentionné, il faut même réécouter plusieurs fois. Aujourd’hui on a la grâce d’avoir des enregistrements pour cela ou bien sur lire des partitions et les interpréter soi-même pour trouver ce sens caché.

Finalement Jean Sébastien Bach c’est quelqu’un qui fait une musique lumineuse, une musique qui transcende et qui est même universelle. Et si on n’est pas chrétien, on est touché par la musique de Bach qu’elle soit religieuse ou profane, c’est une musique offerte au monde, c’est une musique accessible à tous. En même temps elle porte un témoignage secret qui est son intimité, son rapport à l’Ecriture sainte, son rapport au Christ, au Christ vivant pour lui, au Christ de son espérance, au Christ qui l’a sans cesse remis sur pied finalement dans ses propres épreuves comme la mort de ses enfants. Jean Sébastien Bach est un homme public dont la musique est encore accessible au plus grand nombre. C’est l’un des musiciens avec Mozart le plus joué, le plus écouté de par le monde. Cette dynamique de création qui lui est très intime, tous ces trésors intériorisés sont passionnants à découvrir au fur et à mesure que l’on avance dans la fréquentation de cette musique exceptionnelle.

Mathilde Plus

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