Bertrand Chamayou : “Un bon musicien n’est pas une machine à faire des sons”

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Bertrand Chamayou, je suis pianiste, j’ai 36 ans et suis originaire de Toulouse. Aujourd’hui, je parcours le monde avec mon piano, mais je fais beaucoup beaucoup de choses différentes dans le domaine de la musique classique. Je suis principalement connu comme interprète sur piano moderne, je joue des répertoires des XIXe, XXe et XXIe siècle. Je fais aussi beaucoup de création, je travaille avec des compositeurs d’aujourd’hui et il y a une autre chose qui m’intéresse beaucoup c’est de jouer sur des instruments historiques, par exemple ici à Saintes je joue sur un piano forte, l’ancêtre du piano.

Comment la musique est entrée dans votre vie ? Et êtes-vous le seul musicien de votre famille ?

Je suis le seul musicien professionnel de ma famille. Il n’y a d’ailleurs pratiquement pas de musicien amateur non plus, à part un qui est aujourd’hui comédien et qui a beaucoup pratiqué le piano. Il s’est lui-même illustré dans la chanson, piano-bar aussi, il a même un moment donné gagné sa vie en tant que pianiste de bar, mais c’est tout. Et comment cela m’est venu ? C’est un peu le hasard, c’est-à-dire que quand j’étais petit j’étais plus attiré par le sport, je faisais du tennis et d’autres activités. Et puis un jour une prof de piano est arrivée dans le quartier et tout le monde s’est mis à prendre des cours. Je devais avoir 7 ans et c’était plutôt pour s’amuser, j’ai suivi le mouvement et finalement c’est devenu une passion.

Pourquoi avoir choisi le piano forte ?

Le piano forte n’est pas ma spécialité, il y a des vrais spécialistes du piano forte aujourd’hui, des gens qui ne font que cela. Moi je fais principalement du piano moderne, le piano laqué noir typique que l’on voit sur scène, mais j’aime bien déjà avoir beaucoup de diversité dans mon activité. Puis j’aime que la musique véhicule cette idée qu’il y a toujours un mouvement dans l’interprétation, que ce n’est jamais figé. J’aime que chaque jour, chaque concert soit une expérience. Comme à Saintes, où je suis avec un orchestre jouant sur des instruments d’époques : violons, violoncelles, altos avec des cordes en boyaux, les instruments à vent sont aussi d’époque, les timbales sont en peaux, il n’y a pas de matière synthétique. Ce sont des instruments moins puissants et le piano forte qu’on a choisi colle à cette époque et cela m’oblige à jouer de manière complètement différente donc c’est très enrichissant, pour moi mais aussi pour le public.

Comment devient-on joueur de piano forte ?

Comme on devient pianiste… d’abord je suis pianiste et jouer du piano forte pour ce concert est une adaptation, il s’agit de faire travailler son oreille, ses doigts et tous les mouvements en rapport avec ce que l’on entend. Quand on arrive sur un piano forte avec la technique du piano moderne, souvent on utilise trop le bras, trop de force parce que les pianos modernes réclament plus de force et donc les mécaniques des instruments anciens saturent parce que l’on donne trop d’énergie. C’est une histoire d’adaptation entre ce que l’on entend et ce que l’on ressent.

Comment devient-on un bon musicien ?

C’est une question générale, il faudrait une réponse qui dure trois jours pour arriver à trouver la bonne réponse. Pour moi un bon musicien, c’est d’abord quelqu’un qui écoute. Cela parait idiot comme réponse, mais en fait vous avez beaucoup de musiciens qui pendant des années travaillent, sont scotchés à leur clavier ou devant leur violon mais qui peinent à écouter ce qu’il se passe autour d’eux. Ils sont complètement centrés sur leurs sensations, c’est le côté mécanique des gammes travaillées et des exercices qui durent des heures alors qu’en fait il faut être capable d’avoir une oreille, une oreille presqu’en dehors de soi-même, une écoute dans la globalité. Mais un bon musicien est aussi quelqu’un qui lit, voyage, s’enrichit d’autres choses, qui sait s’amuser, qui en tout cas n’est pas une machine à faire des sons…

Quelle rigueur faut-il s’imposer pour devenir un bon musicien ?

Pour devenir un bon musicien, comme je l’ai dit, il faut être ouvert sur l’extérieur, ne pas être centré sur son instrument, mais en même temps le terme rigueur est très bien choisi parce qu’il faut être très rigoureux dans le travail. Pour moi, ce n’est pas aligner des exercices ou travailler son piano 8 heures par jour. La rigueur, la vraie rigueur c’est être capable de réfléchir très précisément sur ce que l’on fait, parfois il vaut mieux travailler un peu moins, mais être scrupuleux dans ce que l’on fait, analyser ce que l’on ressent, faire tous les mouvements et être très patient parce que l’on n’obtient pas tout de suite les résultats que l’on souhaite. La facilité c’est parfois faire ce qui marche à peu près et de penser que si l’on travaille 10 heures par jour cela va aller bien. Mais l’a peu près pendant 10 heures c’est contre-productif parce qu’en réalité on ne fait que des choses pas très bonnes que l’on répète et finalement on apprend à mal jouer. La vraie rigueur c’est peut-être travailler moins mais sans laisser passer quoi que ce soit, en étant sans pitié avec soi-même.

Quels sont vos auteurs, compositeurs, morceaux de référence ?

Je n’aime pas choisir un compositeur ou un morceau parce que j’aime énormément de choses. A chaque époque il y a des compositeurs que je préfère par exemple j’aime beaucoup la musique d’aujourd’hui, d’ailleurs toute sorte de musique même celle que je ne joue pas parce qu’il y a des auteurs pop.. que j’aime beaucoup. Mais pour parler de la musique classique je parlerai de Debussy, Ravel, Bartók, Stravinsky, dans la musique du 19e, j’aime beaucoup Schuman aussi, puis en remontant : Beethoven, Mozart, Purcell… Je pourrai en citer mille autres, je pourrai parler de compositeur de musique symphonique comme Gustav Malher, c’est sans fin. Le problème c’est que choisir des compositeurs comme cela, j’aurai peur d’en oublier beaucoup d’autres.

Et dans la musique actuelle du coup ?

Musique actuelle c’est un terme compliqué parce qu’en réalité on sépare musique contemporaine et musique actuelle, pour moi c’est la même chose, on sait qu’il n’y a pas les mêmes origines, mais si je parlais de la musique, qui sont un peu classique comme Stockhausen. Mais plus près de nous il y a des compositeurs que j’aime beaucoup, Prince par exemple, je suivais son agenda de concert, je prenais carrément l’avion pour aller voir ses concerts.

Quels ont été les modèles qui vous ont aidé à avancer ?

Je pense qu’il y en a eu beaucoup, mais je citerai mes professeurs, c’est sans doute ceux qui ont le plus été mes modèles, Jean-François Heisser, Maria Curcio, Claudine Willoth par exemple

Un autre type d’art vous a-t-il inspiré dans votre musique ?

Oui, j’ai du mal à savoir ce qui m’inspire, j’aime beaucoup la majorité des autres arts, d’ailleurs en citer un plus qu’un autre est compliqué. Quand on a un caractère passionné, on arrive facilement à être passionné pour autre chose. J’ai beaucoup traîné dans les musées et j’aime beaucoup la peinture abstraite en particulier. Je sais que des auteurs américains comme Jackson Pollock m’ont inspiré, mais je pourrai en citer plein d’autres. En littérature, dans les classiques comme Kafka par exemple. Tous les types d’arts en fait.

Est-ce que vous composez ?

C’est une bonne question parce que quand j’étais gamin, je voulais être compositeur. D’ailleurs j’ai beaucoup composé quand j’étais gamin, c’était de la musique expérimentale avec le matériel présent sous la main. Mais pour une raison X ou Y je suis devenu pianiste et cela fait plus 20 ans que je n’ai pas composé par manque de temps. Je préfère m’investir dans la création, je pense que j’ai un peu raté le coche, mais peut-être qu’un jour je m’y remettrai.

 

Comment expliquer un succès si rapide ?

Mon succès a été rapide et pas rapide à la fois, j’ai commencé très tôt, ma carrière a été toujours été ascensionnelle. Moi j’ai bâti une carrière avec près 20 ans de concerts professionnels. Cette carrière s’est faite étape par étape et je dirai que j’ai une carrière internationale depuis 5-6 ans. Je ne l’explique pas vraiment, j’ai beaucoup travaillé, je n’ai pas regardé la compétition et j’ai avancé.

 

Accordez-vous une grande importance à la transmission de votre savoir ?

Oui, j’accorde une grande importance à cela. J’ai beaucoup enseigné, mais maintenant je voyage trop donc je ne peux pas cumuler les deux et c’est justement parce que j’accorde beaucoup d’importance à cela que j’ai arrêté parce justement j’avais trop envie d’être présent pour mes élèves, mais je n’avais plus le temps.

 

Y’a t’il une ambiance particulière à Saintes ?

Oui, malheureusement ce n’est que la deuxième fois que je viens à Saintes, mais j’adore parce qu’il y a un vrai socle, ce n’est pas seulement un aliment de concert, grâce notamment à l’orchestre des Champs-Elysées. Cela crée une ambiance particulière, mais j’adore. C’est l’alliance de la décontraction et de la rigueur, c’est très sympa comme ambiance et le lieu de l’Abbaye aux Dames est magique c’est presque de la poésie

Pratiquez-vous d’autres activités que la musique ?

Oui, beaucoup, mais pas professionnellement. Le sport avec la course à pied principalement, mais aussi la cuisine, depuis 20 ou 30 j’adore cela. C’est l’activité qui me détend le plus que je pratique quasiment aussi sérieusement que la musique.

Propos recueillis par Mathide Scapin et Mathilde Plus

 

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